LA MORT BIENHEUREUSE
par Emmanuel Comte, Sonologue

 

Faites-moi un peu de musique
chantez-moi quelque-chose de beau sur la mort,
car mon heure est venue.
Jean-Sébastien Bach
Leipzig, le 29 juillet 1750
(Jour de sa mort)

La musique et la mort
Le thème de la mort a été illustré musicalement depuis la nuit des temps. Certains compositeurs l'ont évoquée au moyen du drame ou de l'opéra comme à l'époque romantique par exemple. D'autres ont cherché à exprimer par les sons et la musique un hommage au disparu et à offrir à ceux qui restent soutien et compassion. Plus rarement, quelques uns ont composé des oraisons sonores pour accompagner les mourants eux-mêmes dans leurs derniers instants, favorisant ainsi une mort consciente et harmonieuse.
L'aspect de loin le plus répandu concerne l'hommage musical post-mortem rendu au défunt.

Il existe aussi tous les Requiem, De Profundis et autres Passions, écrits par Campra, Bach, Mozart, Schütz ou Fauré. Ces musiques rendent hommage aux morts et sont exprimées le plus souvent, dans un concept religieux. Elles permettent de donner du réconfort aux personnes qui vivent leur deuil et favorisent une réflexion d'ordre spirituel. Le second aspect traitant de l'illustration du thème de la mort dans l'art musical, ne concerne non plus l'hommage post-mortem, mais l'accompagnement de la personne humaine dans le processus de son mourir. Ces musiques vont donc concerner directement les mourants aux moments qui précèdent ou qui suivent immédiatement leur mort. Rares sont les compositeurs qui ont écrit de telles musiques depuis 500 ans. Il faut remonter avant la Renaissance pour trouver dans certaines traditions des vestiges musicaux de rites spécifiques pour les mourants.

La mort et la souffrance
Au Moyen-âge, la vie monastique encourageait une mort consciente appelée Transitus, c'est-à-dire passage. Issues des traditions bénédictines, franciscaines et cisterciennes, ces litanies et répons ont été mis au goût du jour par la chercheure américaine Thérèse Schroeder-Shaker qui se définit elle-même comme une « accoucheuse de mourants ». Nous trouvons aussi dans le bouddhisme des prières et des chants de compassion en lien avec la tradition, rappelée dans le Livre des Morts Tibétain. Il en existait à l'époque de l'Égypte ancienne et aussi chez les Grecs.Cet aspect de l'accompagnement musical des mourants reste aujourd'hui confidentiel ou concerne des traditions religieuses spécifiques. Des musiques nombreuses et variées issues du répertoire peuvent convenir pour l'accompagnement de ceux qui meurent, en tenant compte de leurs goûts et de leurs choix. Néanmoins, nous allons nous intéresser ici à des musiques thérapeutiques conçues spécifiquement pour eux.

L'accompagnement sonore et musical de la mort et des mourants tel que nous le pratiquons depuis 1992 et que nous présentons dans les lignes qui suivent est une approche nouvelle, non-confessionnelle, tout en restant religieuse, au sens qu'elle nous relie à l'infini et aux vérités éternelles. L'accompagnement pour la « Mort Bienheureuse » grâce à la « Musique Thérapeutique» s'inscrit dans le cadre du soulagement global des souffrances grâce à un programme sonore dont l'origine remonte à 1988, date à partir de laquellenous avons composé et édité les premières «Musiques Thérapeutiques», issues elles-mêmes de 10 ans de recherches antérieures
 

Si la prescription médicale de cette musique concerne les soins palliatifs, du fait des souffrances vécues par les êtres humains au moment de la mort, notez qu'elle est efficace aussi pour humaniser d'autres soins, tels l'oncologie, l'anesthésie, le soin des brûlés, la cardiologie, les soins prolongés, les soins intensifs, la pédiatrie, la maternité... .

La mort bienheureuse
De nos jours, la mort est vécue la plupart du temps avec beaucoup de stress, d'inquiétude et de souffrance. Cela est dû au fait que la maladie étant de plus en plus maîtrisée par la science et par la médecine, la mort est dans bien des cas vécue comme un échec médical.

Heureusement, grâce aux progrès de la médecine, le traitement de la douleur liée aux maladies en phase terminale ne cesse de s'améliorer. Néanmoins beaucoup reste à faire pour permettre à toute personne qui en aurait besoin d'avoir accès à un programme de soins palliatifs. En effet il existe aujourd'hui au sein du système de santé, plusieurs priorités médicales concurrentes. La religiosité face à la mort est quasiment inexistante dans une société où l'idéologie de l'avoir et du savoir prédominent largement. Être confronté à sa mort c'est se retrouver à l'heure du bilan de sa propre vie, à la porte du néant, là où ni l'avoir ni le savoir n'ont une quelconque valeur marchande. Dans notre société vieillissante, le nombre de personnes confrontées à la maladie et à la mort ne cesse d'augmenter, la souffrance et l'angoisse qui leur sont liées aussi. Si le traitement médical de la douleur est de plus en plus maîtrisé, il n'existe quasiment rien pour soulager la souffrance des personnes soignées en phase terminale de leur maladie, de celle de leurs proches ainsi que celle des intervenants qui les soignent. Nous établissons une distinction entre la souffrance et la douleur : la souffrance englobe le caractère psychophysiologique de la condition humaine, alors que la douleur ne reste qu'à un niveau strictement physique. La médecine progresse beaucoup dans la compréhension bio-chimique de son mécanisme. En revanche, il n'existe aucun médicament comme le font nos fusiques. Depuis 1989 les musiques que nous avons composées sont utilisées dans un contexte thérapeutique afin de soulager les souffrance.

Valcourt, Qc. mai 1999