Articles de Sonologie
Le « La 432 Hz » est-il un mythe ?
Une analyse historique et musicologique du diapason, entre légende populaire et faits vérifiables.
Résumé
Ce que révèlent les recherches historiques
Par Emmanuel Comte — Centre MedSon, Québec
Les recherches historiques sur le diapason, entreprises par des musicologues réputés, prouvent que :
- Il n’y a eu aucune norme pour établir une fréquence de référence du La avant 1859 (435 Hz) et 1936 (440 Hz)
- Le La à 432 Hz n’est pas une norme et n’a semble-t-il jamais été employé préférentiellement
- On ne le trouve qu’une seule fois parmi les 1500 références citées par le musicologue Bruce Haynes
- Le La à 440 Hz n’a pas été créé par le régime nazi — il était déjà utilisé en Hollande avant 1670, en Italie et en Angleterre entre 1730 et 1770, en France entre 1770 et 1800, et en Allemagne dès 1700
« Il s’agit là d’un problème moderne, qui n’est pas antérieur au 16e siècle. »
— Christophe Guillotel-Nothmann
Histoire du diapason
Une norme récente
Fig. 1 — Liszt et Wagner utilisaient des instruments accordés au La 440 Hz, courant en Autriche au 19e siècle.
En 1859, le musicologue Adrien de la Fage publiait De l’unité tonique et de la fixation d’un diapason universel. C’est à cette époque qu’on a commencé à vouloir trouver un La de référence, pour faciliter le commerce des instruments et la pratique des musiciens voyageurs.
Le diapason a énormément fluctué : 377 Hz en 1511, 440 Hz en 1955. Il pouvait varier dans la même ville et le même temple. Dans les années 1830-1840, Liszt et Wagner ont favorisé un La plus élevé, autour de 440 Hz et au-dessus.
Un diapason instable
Température et instruments historiques
Un La joué à 430 Hz à 15°C peut descendre ou monter entre 427 et 434 Hz selon les changements de température et d’hygrométrie, qui agissent directement sur la hauteur des sons.
Certains instruments historiques ont gardé leur propre diapason — des survivances d’une époque où celui-ci n’était pas fixé. Sur un cor, une clarinette ou une trompette, le Do peut ainsi sonner à 392 Hz (Si♭), 370 Hz (La) ou 294 Hz (Fa) : un Do pouvait sonner comme un La, un Fa ou un Si♭, selon l’instrument et l’époque.
Le mythe du 432
Le diapason de Verdi
Haendel avait son propre La (423 Hz), Mozart aussi (422 Hz). À une époque où le La vibrait à 435 Hz à Paris et 439 Hz à Londres, Giuseppe Verdi adopta la fréquence de 432 Hz — un choix personnel devenu, avec le temps, un mythe pour certains auteurs cherchant à mettre en concurrence le La actuel avec cette fréquence.
La différence entre 432 et 440 Hz n’est qu’un sixième de ton, à peine audible. Affirmer qu’une fréquence irrite la voix par rapport à l’autre relève de l’exagération.
Fig. 2 — Bruce Haynes a démontré que le La 440 Hz était déjà utilisé à l’époque baroque.
Origine possible
Stradivari et Félix Savart
Félix Savart, dont je parle dans Le Son de Vie et la sonorité des Mondes, a mesuré une fréquence de résonance des caisses de violons Stradivarius à 512 Hz. Si Stradivari utilisait les ratios pythagoriciens, le La correspondant serait à 432 Hz — Verdi se serait inspiré de ces travaux pour son propre diapason.
Mais tout cela reste imprécis : le diapason étalon de Paris (435 Hz officiellement) vibre en réalité à 435,4 Hz. Nous ignorons si les expériences de Savart ont été refaites avec des moyens scientifiques modernes — prudence est donc de mise.
Le piège émotionnel
Ce n’est pas une démarche scientifique, mais émotionnelle.
Un enregistrement montre le baryton Piero Cappuccilli interpréter le même air, accompagné successivement par deux pianos accordés à 8 Hz d’écart. Convaincu d’avance et préférant le 432 Hz, son émotion et ses mimiques influencent inconsciemment son timbre — un tour d’illusionnisme, non une preuve scientifique.
Un argument technique fragile
L’argument de la tension
L’argument voulant que les pianos ne supportent pas la « surtension » du diapason à 440 Hz ne tient pas non plus. Le chef d’orchestre Herbert von Karajan accordait ses pianos à 445 Hz, et les constructeurs conçoivent leurs instruments pour supporter les diverses tensions dues aux changements hygrométriques ou aux exigences orchestrales.
Trois affirmations examinées
432 Hz — le cœur, l’eau et la pyramide
La fréquence cardiaque
Fig. 1 — La fréquence cardiaque n’a rien de fixe.
432 Hz serait le 360e harmonique d’un cœur à 72 battements/minute. Mais le calcul ne fonctionne déjà plus à 71 battements/minute, et la fréquence cardiaque varie énormément selon l’âge et l’activité — l’affirmation est fantaisiste.
La fréquence de l’eau
Fig. 2 — La liaison hydrogène de l’eau, très loin de 432 Hz.
La liaison hydrogène de l’eau vibre en térahertz (proche de l’infrarouge) — transcodée à la 31e octave inférieure, on obtient un Ré dièse à 310,44 Hz. On est très loin de 432 Hz.
La Grande Pyramide
Fig. 3 — Les proportions de Khéops n’ont aucun rapport avec 432 Hz.
La base de Khéops mesure 440 coudées royales anciennes, pas 432. Et confondre une longueur (mètres) avec une fréquence (Hertz) — grandeurs inversement proportionnelles — est une erreur méthodologique de base.
Un calcul contestable
432 Hz et la précession des équinoxes
Ce changement de direction est provoqué par le couple qu’exercent les forces de marée de la Lune et du Soleil sur le renflement équatorial de la Terre. Ces forces tendent à ramener l’excès de masse de l’équateur vers le plan de l’écliptique. La Terre étant en rotation, ces forces ne peuvent changer l’angle entre l’équateur et l’écliptique, mais provoquent un déplacement de l’axe de rotation terrestre — un mouvement qui décrit la surface d’un cône, comme une toupie, et déplace l’orientation du pôle Nord parmi les étoiles au fil des siècles.
Le point équinoxial effectue ainsi un tour complet de l’écliptique à reculons, en plus ou moins 25 800 ans — d’où le terme de précession des équinoxes. En raison de ce mouvement, l’année tropique (cycle des saisons) est environ 20 minutes plus courte que l’année sidérale, ce qui a son importance pour le calcul des années bissextiles. La valeur actuelle du déplacement est de 50,29″ par an, soit environ 1° tous les 72 ans (source Wikipédia).
Un chiffre qui varie selon les sources
Certains auteurs affirment que 432 Hz serait en relation avec la précession des équinoxes, en fixant sa durée à 25 920 ans — un chiffre arrangé pour correspondre à leur théorie. En réalité, les estimations varient : 25 770, 25 290, 26 000, 25 800 ou 25 812 ans selon les sources. Il serait donc fallacieux de prétendre que 432 Hz serait exclusivement lié à ce cycle, puisque 440 ou 426 Hz le seraient tout autant.
Autres affirmations examinées
Chlorophylle, lumière et numérologie
D’autres chercheurs, à l’aide de calculs alambiqués de soi-disant physique quantique, font correspondre 432 Hz à la chlorophylle, à la vitesse de la lumière (qui n’est d’ailleurs pas constante selon les recherches les plus récentes) ou à la vibration de l’oxygène — des fantaisies qui ne reposent sur aucune étude scientifique sérieuse.
La numérologie ne prouve rien non plus, n’étant qu’anecdotique. 430, 432, 435, 439 ou 440 Hz correspondent à des vibrations par seconde et à un codage référentiel arbitraire — aucune étude sérieuse ne démontre hors de tout doute qu’une fréquence serait meilleure qu’une autre, alors que de nombreux paramètres interfèrent dans l’usage des fréquences pour, par exemple, favoriser la germination des graines ou la pousse des plantes.
La cymatique
Les photos d’eau vibrante
L’auteur hollandais Robert Boerman publie depuis 2007 de très belles photos d’eau vibrante. En 2010, il en a présenté deux, l’une à 440 Hz, l’autre à 432 Hz — une publication qui a déclenché des passions, certains y voyant une preuve scientifique de la supériorité d’une fréquence sur l’autre.
Les deux images sont belles, et aucune n’est supérieure à l’autre — en dehors d’un protocole scientifique strict, ces expériences restent anecdotiques, de valeur purement artistique. En cymatique, les formes produites dépendent toujours des dimensions et de la fréquence de résonance propre du support utilisé.
En pratique
Ce que nous utilisons
Dans notre méthode de Toucher par les Sons®, nous utilisons deux La différents selon nos gammes de diapasons thérapeutiques : le La à 432 Hz (ratio pythagoricien 27/16 à partir d’un Do à 256 Hz), et le La à 426,6 Hz de la gamme de Zarlino (ratio 5/3, intonation juste), plus juste que le premier.
J’utilise aussi différentes flûtes accordées à 440, 415 ou 460 Hz selon les concerts. La différence de 8 Hz entre 432 et 440 correspond à moins d’un sixième de ton — presque imperceptible. Aucune étude scientifique sérieuse ne prouve que 432 Hz serait supérieur à 440 Hz.
432 Hz est une fréquence comme une autre, sans les propriétés miraculeuses qu’on lui attribue trop souvent. À chacun son diapason — l’important n’est pas la fréquence de référence de la note que l’on chante, mais le diapason de son cœur et la fréquence de l’amour qu’il dévoile.
Exemples du chant intuitif
Chanter à son propre diapason
Fig. 4a — Flash Mob Le Thoronet, Chœur Harmonique, juin 2014
Fig. 4b — Laisse l’Univers t’aimer, Valsaintes, mai 2016
Références — Bruce Haynes, The Story of ‘A’ — A history of performing pitch, Scarecrow Press, 2002. Alexander J. Ellis, Studies in the History of Music Pitch, Frits Knuf/Da Capo Press, 1968. Jacques Chailley, Encyclopedia Universalis, art. Diapason, 2013. Christophe Guillotel-Nothmann, Université Paris-Sorbonne. Serge Cordier, Piano bien tempéré et justesse orchestrale, Buchet-Chastel, 1982. Emmanuel Comte, Le Son de Vie, Québecor 2011 ; Le Son des Vibrations, Québec-Livres/Dangles 2015 ; Le Son d’Harmonie, MedSon 2009-2012.
Notes complémentaires — Les ratios de la gamme de Pythagore sont : 1 – 9/8 – 81/64 – 4/3 – 3/2 – 27/16 – 243/128 – 2. Le ratio pour la note La est donc 27/16. La gamme de Zarlino, plus juste que celle de Pythagore, donnerait un La à 426,6 Hz à partir de la même note de départ. Gioseffo Zarlino (1517-1590), compositeur italien, a cherché à améliorer la gamme de Pythagore, dont les tierces sont fausses — sa gamme naturelle (intonation juste) répond aux ratios : 1 – 9/8 – 5/4 – 4/3 – 3/2 – 5/3 – 15/8 – 2.
En complément — Qu’est-ce qu’un diapason ? · Le diapason 432 Hz, mythe vérifié · 432 Hz : comment Verdi s’est trompé · 432 Hz : comment Steiner s’est trompé
